Florilège d'histoires créées

Vue d’ailleurs

  
Deux êtres venus d’une autre planète observent les humains par le rebord du monde : 

- Quelle belle création est la Terre ! dit l’un. Mais les êtres humains sont étranges. Vois les centres où ils s’entassent tandis que les sommets des montages sont si purs et tranquilles… Ils ne se parlent pas alors qu’ils vivent les uns sur les autres !... La terre a été partagée comme une propriété et son exploitation apporte gloire, puissance et richesse !...  Vois comme ils l’ont dépecée !... Ils prennent les océans pour des poubelles sans voir que la source de la vie est là ! Ils doivent avoir une bien mauvaise image d’eux-mêmes pour traiter ainsi leur planète ! Comme ils doivent souffrir !

- Je ne crois pas qu’ils souffrent, objecta son compagnon de voyage. Regarde, il y a bien des temples autour des grands centres ! Nous, nous sacrifions nos biens aux dieux, mais eux, ils sacrifient leurs dieux aux biens, c’est différent. Vois ! Ces pratiques dans les temples les mettent en paix. C’est simplement une autre philosophie : 
je dé-pense donc je suis ! 
  

Geste samouraï

 
Un jeune samouraï épris de liberté 
avait à venger le meurtre de son seigneur. 
La tâche était âpre. Elle exigeait un cœur fort,  
un engagement total digne d’un guerrier.  
 
Enfin il situait et traquait le bourreau.   
Il s’apprêtait à le sabrer quand, fou de peur, 
l’assassin cracha au visage du trappeur
qui, courroucé, remit son sabre dans son fourreau. 
 
Le samouraï n’était pas au bout du voyage.   
Sa grande noblesse lui dictait sans ambages    
la retenue d’une vengeance personnelle.   
 
Sa mission était tout autre : en héros servir,  
à savoir d’abord sa liberté conquérir  
pour que le geste pur distille vie nouvelle.

Le bœuf et la grenouille

 
Un bœuf vit une grenouille
qui lui sembla de belle taille.
Lui, qui était gros comme cent citrouilles,
envieux, entama une diète sans faille
pour égaler l’animal en minceur,
disant : - Cette mouche n’est-elle pas trop grosse encore ? »
- Si. – Ai-je à présent taille plus fine ?
- Que nenni. – Dois-je tailler la chair, voisine ?
- Vraiment, peut-il en être autrement ? !
Le bœuf maigrit si bien qu’il mourut en peu de temps.

Moralité, qui veut entrer dans les standards
perd sa forme, son temps, sa vie. Etre soi est un art !   
 

Le vieil homme et son petit-fils

 
 Un vieil homme apprend la vie à son petit-fils :
- Un combat se livre à l’intérieur de moi, lui dit-il, un combat terrible entre un chevalier et un loup. Le chevalier est courageux, pacifique, sage et amoureux d’une belle princesse. Elle se tient derrière lui et il la protège du loup qui veut attaquer. Car le loup est affamé, prêt à déchiqueter et dévorer toute chair. Ce combat se livre en moi comme en tout humain adulte. Toi aussi tu l’apprendras.
- Et qui gagne à la fin ? interroge le petit-fils, avec curiosité et impatience. 
- Celui que tu nourriras !


L’âne super star

 
Un jour un âne, artiste lyrique, entra à l’Opéra de Paris. Lui qui d’après la légende chantait si bien sur la lyre fut tout de suite adulé. En peu de temps il devint une star. On le traitait avec respect, on lui faisait signer des autographes, on l’invitait sur des plateaux TV, on tweetait ses apparitions. Surpris de ce succès – Qu’avait-il fait de si grand ? –, l’âne répondait pour autant à la ferveur du public et il finit par y croire.

Quelques temps plus tard, le vent tourna. Plus personne ne parlait de lui. Finis les interviews, les concerts, les contrats. L’âne prit des cours de chant, travailla nuits et jours mais malgré ses progrès, sa voix lassait. 
- Ce n’est qu’un hennissement, disaient ces mêmes personnes qui autrefois l’avaient adulé. 

Rien n’y fit. L’étoile d’un jour était passée dans l’ombre. Avec philosophie, l’âne parle de toutes ces années disant :
- Je voulais connaître la popularité, je suis venu apprendre l’humilité. L’un est affaire de réussite, l’autre d’accomplissement.

Le ver luisant et le ver à soie


Un ver luisant dans les herbes passant son temps
rencontra un ver à soie s’emmaillotant.
Surpris, il l’observa et lui demanda :
- Que fais-tu là, ver à soie ?
- Je file le cocon suivant les lois de la destinée.
- Est-ce une vie ce destin tout tracé ?
reprit le luisant. Moi, je flamboie,
je brille, je profite,
je vis ma vie, rien ne me limite !

Mais le ver à soie rectifia :
- Vivre sa vie, c’est la mener à destination.
Ainsi je participe au jeu de la transformation. 
De l’univers je sais les cycles.
En produisant le précieux article,
à ma mesure je fortifie son cours ;
ma métamorphose aussi y concourt.

Le ver luisant proféra toutefois :
- Bah, tu n’as pas foi !
demain sera ce que je suis aujourd’hui,
et aujourd’hui, je reluis !

Le ver luisant eut une vie luminescente
mais jamais d’ailes naissantes.
Ainsi que l’écrivit le célèbre aviateur*,
chaque être abrite un seigneur
qu’il importe de libérer de sa gangue…
sous peine d’une vie exsangue !
 
* Saint-Exupéry. « Chacun de nous abrite un seigneur endormi qu’il importe de libérer de sa gangue » 

Johan le sculpteur

Conte de notre temps


Johan est fils de paysans. Enfant, comme ses parents, il aimait la terre, mais autrement. Il se plaisait à la pétrir, à la tenir dans ses mains et la modeler. Il façonnait des coupes qu’il offrait à sa mère, des cendriers pour son père, et toutes sortes de figurines avec lesquelles il jouait. 

Plus tard il rencontra un potier qui lui apprit l’art de cuire la terre. A présent, les vases étaient des vrais vases qui retenaient l’eau, et les figurines, dures comme la pierre. Johan disait : « Plus tard, je serai sculpteur », au désarroi de ses parents qui auraient aimé qu’il prenne la relève à la ferme.

Quand Johan participa à des concours et remporta ses premières récompenses, il prit confiance en lui. Grâce à la bourse qu’il reçut, il rencontra Robin, sculpteur aux mains d’or. Johan devint apprenti-compagnon et auprès de Robin, il apprit à observer les formes, à travailler la terre autant que le bois et la pierre, à manier les outils, à tailler, mouler, fondre, et allier les couleurs. Surtout, il découvrit comment donner vie à ses sculptures. Et plus il pratiquait, plus il aimait sculpter.

A peine installé dans son village, il entendit dire que le maire de la grande ville de sa région voulait une statue pour honorer les héros sur la grand’place. Johan décida aussitôt de concourir, se disant en lui-même : « Qu’il l’accepte ou non, je la créerai tant mon cœur se réjouit de ce noble sujet ! »

Comme à son habitude, il organisa sa vie pour se consacrer à son art et donner naissance à la statue. Il étudia la vie des héros que les habitants de la ville voulaient honorer. Jour après jour, il demandait dans l’intimité de son cœur d’être inspiré et il méditait jusqu’à voir apparaitre le héros des héros, les contours de son visage, sa posture, sa tenue. Johan jeûnait, se centrait au point que tous les désirs de se divertir, toutes les tentations de faire autre chose que l’essentiel, s’évanouissaient. Il patienta ainsi des mois. 

Puis vint le jour où il se sut prêt. Il se mit devant un bloc de plâtre, se concentra jusqu’à voir le héros apparaître. Alors avec ses couteaux, il ôta du plâtre tout ce qui n’était pas le héros. Un jour c’était un bloc de plâtre, un autre jour, c’était un homme au large front étoilé et au regard brillant tourné vers le ciel, brandissant haut une épée de la main droite, un bouclier de l’autre et maitrisant d’un pied un dragon. Il moula le plâtre, fondit le métal, assembla les pièces et peignit la statue d’une couleur dorée.

Quand tout fut terminé, avec quelques amis, ils placèrent la statue au centre de la grand’place, non pas sur une haute stèle mais sur une simple plaque de marbre.
Le lendemain, les passants furent étonnés de découvrir une statue sur la place. Ils s’approchèrent et se trouvèrent face-à-face avec ce héros à taille humaine. On aurait dit que la statue était habitée, que le héros allait bientôt changer d’expression, tourner son regard, dire quelque chose, faire un pas en avant... Comme c’était étonnant ! 

D’aucuns passaient de longs moments devant la statue, certains que quelque chose allait se passer. D’autres rapportaient qu’ils lisaient ses pensées : « Et toi, en es-tu ? Qu’agis-tu ? » demandait le héros, et tous étaient d’accord pour dire qu’il tenait ces mêmes propos. De fait, les gens s’en retournaient à leurs occupations le cœur léger, l’âme changée, parfois apaisée, souvent interpellée. La statue était vivante…

Cette histoire parvint aux oreilles du maire qui se rendit sur place et fut à son tour bouleversé par le noble héros, bien déterminé à entreprendre et mener tous les projets qu’il jugeait importants pour la ville. Il acquit sur le champ la statue. 

Entre temps, la nouvelle avait circulé, et on venait de plus en plus loin pour vivre LA rencontre avec la statue. Mais quand la liesse devient populaire, la vindicte n’est pas très loin, et une rumeur se répandit. Certains disaient : 
-          « Ce héros, c’est personne ! »
-          « Cette statue, avec l’épée et le dragon, ce n’est pas un homme, c’est Saint-Michel, l’archange des chrétiens. » disaient d’autres. 
Et d’aucuns reprenaient de plus bel : 
-          « On est dans un pays laïc. Qu’on retire la statue ! »

En entendant cela, le maire interrogea Johan :
-          « J’aimerais garder ta statue mais on dit que tu as sculpté Saint-Michel. Et toi qu’en dis-tu ? »
-          « C’est la statue de l’homme qui éclaire et guide l’humanité parce qu’il agit pour son grand idéal et ce faisant, il maitrise sa part animale. » répondit Johan.
-          « Mais un homme n’a pas d’ailes ! » objecta l’officier municipal.
-          « Ce que vous prenez pour des ailes est le cœur fort du héros qui rayonne tel un soleil ! Mais si vous voulez absolument y voir des ailes, alors elles figurent la perfection dont l’être humain est capable » expliqua le sculpteur.
Là-dessus, le maire voulant la paix avant tout, fit remiser la statue.

Cependant, des habitants du quartier qui avaient été touchés par la statue, la réclamèrent et le maire finit par la leur céder, à condition toutefois qu’elle ne soit pas installée dans un lieu public. 
Alors les citoyens l’ont exposée au centre de la cour d’un corps de ferme devenu habitations. Depuis ce jour, la statue reçoit les rayons du soleil qu’elle reflète sur les pierres jaunes des habitations devenues pierres dorées. C’est une merveille ! Tant et si bien que des familles ont fait construire et se sont installées tout autour de la nouvelle Place des Héros.  

Au fil des années, c’est tout un quartier qui s’est animé. Dans ce bourg, il n’y a ni voitures, ni ordures, ni lumières artificielles dans les rues, ni caméras, ni ondes électromagnétiques. Ailleurs on trouverait cela pas pratique mais ici, les habitants n’en veulent pas. En revanche, ils veulent que le village soit beau. Les maisons de pierres et de bois, aux formes courbes autant que droites, se fondent dans l’environnement. Les jardins sans clôtures sont fréquentés par les chevreuils, les lièvres et les faisans de la forêt d’à côté. On dit que les habitants passent plus de temps à cultiver les jardins, soigner le paysage et décorer les maisons, qu’à travailler ! Vu du ciel, on dirait un mandala avec la statue au centre qui rayonne, comme si le soleil avait élu domicile sur Terre ! 

Aujourd’hui, il existe deux bourgs, le « hameau doré » où il fait bon vivre, et l’ancien centre-ville surnommé le « centre vide » tant la grisaille et les pollutions de toute sorte détonnent. 

Quant à Johan, il réside au hameau depuis que les habitants l’ont invité, et il transmet son art aux enfants, petits et grands. Il est aujourd’hui un très vieil homme mais malgré le trait des ans dans ses mains et ses yeux, il sculpte encore. Pourquoi ? Parce qu’il sait que l’art sauvera le monde. 

Le renard et la mésange

 
Une mésange campe sur une clôture
quand un renard vient à passer par aventure.

- « Bonjour, ma commère, soyez la bienvenue !   
Approchez, embrassons-nous, que je vous salue ! » 
- « Fi donc ! Renard, dit-elle, n’avez-vous point honte   
de vos odieuses friponneries à bon compte ?   
Tant d’oiseaux et de créatures innocentes
ont à se plaindre de votre ruse sanglante. »
- « Dame, répond Goupil, jamais je ne puis faire   
chose au monde qui saurait à ce point déplaire. 

Et puis, - vous connaissez sans doute la nouvelle - 
le lion a déclaré la paix universelle. 
Partout cessent procès et guerres fratricides,   
chacun va libre, sans craindre qu’on l’intimide. » 
- « Rouquin, je crois bien que votre histoire est un leurre. 
Et je n’ai nulle envie d’embrasser pour l’heure. » 
- « Dame, je vous embrasserai les yeux fermés,
N’ayez pas peur, voyons, vous me mésestimez. »

- « Ma foi, déclare-t-elle, je serai aux anges ! »   
Renard ferme les paupières mais la mésange
s’était munie d’une grosse touffe de mousses 
dont elle lui frotte le bout de la frimousse.
Le rusé ouvre la gueule, prompt à la tâche,   
mais récolte brindilles entre la moustache. 
D’en haut, la mésange lance d’un ton narquois :
- « Eh bien ! Quelle paix universelle est-ce là ? 

Vous étiez prêt à rompre la trêve bien vite
si, grâce à Dieu, je n’avais reculé de suite. »
Renard se met à rire : - « Mais je plaisantais ! 
Je voulais jouer, il est vrai, d’un jeu simplet.
Je vais fermer les yeux une seconde fois ».
- « Bon !, dit la fille de l’air, mais ne bougez pas ! »
La bête à poils ferme les paupières encore.
L’oiselle s’approche, d'une plume l’effleure,

se gardant bien de trop avancer toutefois.
Et le toujours fourbe, voulant saisir sa proie
debout, montre les crocs, fait claquer sa mâchoire
mais déjà perd l’équilibre et manque de choir.
- « Vous ne tenez pas parole à ce que je vois,
vil Renard, et vous voudriez que je vous croie ?! »
- « Vous êtes couarde ! Je voulais simplement
éprouver quelque peu votre tempérament.

Vous voyez, Mignonne, que je m’y entends guère
en trahisons, félonies et raisons de guerre.
Faisons la paix ! ». Elle fait la sourde oreille.
Or voici paraître du côté du soleil
des chasseurs et sonneurs de cor. Renard détale.
L’oiselle lui crie : - « Voici visite amicale !
Ne disiez-vous pas que notre Seigneur le Lion
a proclamé la paix dans le monde. Allons ! »

- « Dame, la trêve vient juste d’être signée,   
sans doute ces gens ne sont-ils pas avisés. »
- « Goupil, comment pourraient-ils enfreindre une paix
si formelle ?! Venez ! Je vous embrasserai. »
- « Vraiment, à cette heure, l’envie m’en est passée »
prétend le fugitif à l'orgueil éhonté.
- « Vous êtes couard ! insiste la Dame oiselle,
Revenez ! Nous leur annoncerons la nouvelle ! »

Renard ne veut rien entendre. Le carnivore 
est déjà loin… Et à cette heure, il court encore… 

En ces temps troublés, soyons comme la mésange,
alertes, lucides, éclairant ce qui dérange :
- le mensonge, quand il passe pour vérité
alors que vérité n'a plus droit de cité,
- les sirènes et méandres du virtuel
soustrayant notre conscience à la vie réelle,
- l'illusion de l'intelligence artificielle
quand l'intelligence artistique est non essentielle.

Ne sommes-nous pas là dans le meilleur des mondes ?
N'avons-nous pas franchi le stade de l'immonde ?
Acceptons-nous ce mépris de l'humanité ?
Renonçons-nous à la quête de liberté ?

Soyons fermes ! Réveillons en nous le chasseur
qui traque et chasse notre renard intérieur,
protège le bien cultivé jour après jour :
la connaissance de soi, le don par Amour.
Oui, nous sommes libres sur les terres du coeur
de servir la Vie et d'en être les seigneurs.


Fable du « Roman de Renard » mise en vers 

Contact : Nathalie Rocher

Tel : 03 21 87 40 78

Mail : [email protected]